Photos Joseph Degbadjo

 

Qui s’en étonnera? L’audace, le goût des choses et le goût des autres: la journaliste Laurence Benaïm, biographe d’Yves Saint-Laurent, n’est pas seulement cette plume poétique, toujours juste, qu’on lui connaît. Elle est aussi -et ce n’est pas un hasard si, quinze années durant, elle raconta la mode pour le journal Le Monde – cet esprit constamment curieux de ceux qui l’inventent et la ré-inventent. En 2004, à l’invitation de Katoucha, la muse d’Yves Saint-Laurent, elle avait assisté, à l’hôtel Le Bristol, à l’un des premiers défilés d’Imane Ayissi à Paris. Personne ne le connaissait encore? Elle, elle était là.
Quelques années plus tard, qui s’étonnera, donc, qu’elle s’aventure, par une après-midi d’hiver, dans le très populaire 10ème arrondissement de Paris, à la rencontre de l’un des meilleurs créateurs africains? Laurence Benaïm, auteur du récent « Versailles et la mode » (Ed.Flammarion) en avait envie. Quelque chose de familier l’attendait: elle découvrit, émue, qu’elle n’habita pas très loin de là où travaille Imane Ayissi, dans l’appartement qui appartenait alors à son grand-père chapelier. Et puis les ateliers de couture, les étagères qui débordent de tissus, l’oeuvre en mouvement: elle n’aime rien tant que ça. Son oeil pétille quand elle découvre les kente vintage du Ghana ou l’histoire des femmes Herero de Namibie qui ont inspiré le créateur pour sa collection Printemps-été 2018. « C’est quelque chose dont aurait pu s’emparer un Jean-Paul Gaultier par exemple » dit-elle, «l’imaginaire au service de la transmission », soulignant ainsi une similitude dans l’approche créative des deux créateurs. Ensemble, Laurence Benaïm et Imane évoquèrent aussi, avec émotion, Katoucha, et la splendeur de ces années-là. Un échange à bâtons rompus.

En 2004,  Imane Ayissi défile dans les salons du Bristol. La première à le féliciter est son amie Katoucha, la muse d’Yves saint-Laurent.
Au premier rang (collier turquoise), Laurence Benaïm est déjà là. 

ON VOUS IMAGINE TRES FAMILIARISEE AVEC LA MODE AFRICAINE, NOTAMMENT PAR LE PRISME D’YVES SAINT-LAURENT. LES TISSUS, COMME LE BOGOLAN, L’UTILISATION DU RAPHIA, LES MATERIAUX, LES FORMES, LES SAROUELS, LES DJELLABAS… QUAND ON VOUS DIT « MODE AFRICAINE », A QUOI PENSEZ-VOUS EN PREMIER?
Je me méfie un peu, en général, des définitions . Il n’y a pas, selon moi, une mode africaine, mais des créateurs. Et cette mode existera sans-doute vraiment quand on cessera de l’enfermer dans un carcan. La mode n’est jamais une histoire de visa, mais de création. Les créateurs, mais aussi tous ceux qui commentent leur travail, doivent s’affranchir d’un rapport à la nationalité pour ré-affirmer des racines. Je ne crois pas à la définition d’une esthétique. La force de la création, c’est de pouvoir échapper à la police des frontières du style.

« Cette nouvelle scène de la mode africaine peut apporter un coup d’air frais,
comme l’a fait l’Europe du Nord,
l’Ecole d’Anvers, dans les années 80″

QUE DOIVENT FAIRE LES CREATEURS AFRICAINS POUR, EN FRANCE, TOUCHER ET RENCONTRER LE GRAND PUBLIC, POUR INTERESSER DAVANTAGE LES MEDIAS OCCIDENTAUX?
Les créateurs doivent exprimer leurs histoires africaines. A plus forte raison à un moment, où sur le continent américain ou en Europe, il n’y a plus d’histoires. L’idée du conteur, c’est l’Afrique justement qui l’incarne aujourd’hui. Nous, on a une déperdition de nos traditions. Cette nouvelle scène de la mode africaine peut apporter un coup d’air frais, comme l’a fait l’Europe du Nord, l’Ecole d’Anvers dans les années 80. Cela permettra aussi de changer les regards sur ce continent, d’en finir avec une vision focalisée sur les migrants.

C’EST KATOUCHA, QUI NOUS A QUITTE IL Y A EXACTEMENT DIX ANS, EN FEVRIER 2008, QUI VOUS A FAIT DECOUVRIR IMANE AYISSI. KATOUCHA, MOUNIA, REBECCA: YVES SAINT-LAURENT A ETE L’UN DES PREMIERS A CELEBRER LA BEAUTE NOIRE SUR LES PODIUMS. VOUS AVEZ EU LA CHANCE DE BIEN LES CONNAITRE AUSSI..
Oui, et elles ne juraient que par lui. Leur long cou, leur port de tête, la noblesse de leur attitude: elles incarnaient à ses yeux un idéal esthétique. Il avait avec elles, un rapport presque « charnel » . A la fin, il ne les dessinait plus, il drapait les tissus directement sur elles. C’était une histoire de confiance, de reconnaissance, elles devenaient ses élues. Il était un peu « sorcier » avec elles (sourire).

« Yves Saint-Laurent était un exilé de l’intérieur.
C’était d’abord un enfant d’Oran »

AUJOURD’HUI, ON PARLE DE PLUS EN PLUS D’APPROPRIATION CULTURELLE DANS LE MILIEU DE LA MODE. EST-CE PARCE QUE YVES SAINT-LAURENT A TOUJOURS ETE DANS UNE POSTURE D’HOMMAGE ET DE CELEBRATION QUE SES EMPRUNTS ONT TOUJOURS ECHAPPE A TOUTE POLEMIQUE?
Certains ont toujours besoin du « folklore de l’altérité ». Yves Saint-Laurent, lui, est un voyageur immobile, mais avant tout un enfant d’Oran. C’est l’Africain parisien, le nomade de la rue de Babylone. Ce qui rappelle l’Afrique dans ses collections n’était jamais des souvenirs de voyage, pas plus qu’il n’est parti avec son studio faire des murs d’inspiration. L’inspiration, c’était chez lui quelque chose de viscéral, qui venait du coeur. La collection Bambara, c’est « l’Afrique fantôme » d’Yves saint-Laurent, son idée du désert, de l’infini, les bijoux étaient comme des fétiches. Yves était un exilé de l’intérieur. En célébrant cette Afrique dont il est aussi originaire, il a mis le feu à cette bourgeoisie dont il est aussi l’héritier.

 

EC