L’ETOFFE DES HEROS

Interview: Emmanuelle Courreges
Photos: Fabrice Malard (défilé)
Louann Core (sélection Lago54)

 

Heroes – c’est le nom de la collection Printemps-Eté 2018 d’Imane Ayissi, qui défilait jeudi 06 juillet à Paris, dans le cadre de la Semaine de la Couture. Heroes qui rime avec Hereros… Car c’est aux femmes de cette ethnie matriarcale de Namibie, à leur extraordinaire audace vestimentaire, que le couturier a voulu, cette saison, rendre hommage. Il célèbre le pouvoir de la mode et l’incroyable résilience qu’elle offre quand elle permet de se raconter, de témoigner et d’échapper aux « assignations». Il nous raconte la genèse de cette nouvelle collection.

 

L’AN PASSE, LORS DE LA PRESENTATION DE LA COLLECTION DE CET ETE 2017, VOUS AVIEZ FAIT SENSATION AVEC DE SUBLIMES MANTEAUX EN KENTE VINTAGE DU GHANA, QUI VOUS ONT VALU DE NOMBREUSES PARUTIONS DANS LA PRESSE FEMININE INTERNATIONALE, DU ELLE AU VOGUE ITALIA. CETTE ANNEE, VOUS CELEBREZ LES FEMMES DE L’ETHNIE HERERO, QUI VIT EN NAMIBIE. QUELLE EST LA GENESE DE CETTE NOUVELLE COLLECTION?
C’est un livre de photographies, « Conflict and Costume » de Jim Naughten, qui m’a inspiré*. J’y ai découvert non seulement une esthétique, les silhouettes incroyables des femmes Hérero, mais aussi l’histoire de ce peuple que si peu de personnes connait. Au début du siècle dernier, en 1904, les Herero ont été victime d’un effroyable génocide, pendant la colonisation allemande. Aujourd’hui encore, les femmes portent des tenues qui sont un héritage de cette époque tragique, avec des tailles Empire, des manches gigots, des jupes avec beaucoup de fronces et des volumes incroyables. Et pourtant, il y a dans cette parade quelque chose de très personnel, de très singulier, qui leur est propre. C’est à la fois un témoignage sur une époque et en même temps j’y perçois une domination sur l’Histoire, une ténacité, une force incroyables. Elles ont su ré-inventer leur vêtement, lui donner des couleurs personnelles, à tous les sens du terme, transcender et sublimer cet héritage douloureux par la mode.

« Il y a dans la parade des femmes Herero
quelque chose de très singulier, qui leur est propre.
Elles ont su ré-inventer leur vêtement,
transcender et sublimer un héritage douloureux par la mode »

« Certaines jupes de la collection
sont composées de près de 234 pièces de tissus »

EST-CE QUE LES PATCHWORKS, QUE VOUS UTILISIEZ DEJA L’AN PASSE, NE SYMBOLISENT-ILS PAS JUSTEMENT, DANS CETTE COLLECTION, CE QU’EST NOTRE IDENTITE: UN ASSEMBLAGE D’EMPRUNTS PERMANENT…
C’est exactement ça: nous sommes tous faits d’une étoffe en patchwork. L’une des jupes de la collection est composée de près de 234 pièces de tissus. Il a fallu les couper, puis les assembler puis suivre la direction de la lumière, s’apercevoir parfois que ça ne prenait pas… alors tout recommencer. Il nous a fallu presque quinze jours pour monter cette jupe. Chaque pièce a une petite histoire. Comme chaque petite pièce qui nous compose.

IL Y A AUSSI DANS LE PATCHWORK UNE NOTION DE RECUPERATION, DE DURABLE, QUI TRAVERSE AUSSI VOTRE TRAVAIL…
Oui, et j’aime l’idée que les femmes Herero cousent elle-mêmes leurs robes avec des chutes de tissus, avec ce qu’elles ont sous la main. Ou qu’elles demandent à leur tailleur de le faire. Non seulement cela raconte quelque chose de chacune d’entre elles, cela les situe dans leur société, dans leur quotidien, mais cela donne une seconde vie à ces étoffes.

VOUS AVEZ SOUVENT VALORISE LES TEXTILES TRADITIONNELS AFRICAINS, LES TISSAGES, LES TECHNIQUES DE TEINTURE ARTISANALE… CETTE SAISON, IL Y A DES PIECES PLUS ACCESSIBLES, DES TEE-SHIRTS, DES JEANS… EST-CE UN TOURNANT DANS VOTRE TRAVAIL?
Il y a toujours de nombreuses pièces dont les teintures et les impressions sont réalisées au Cameroun. Mais j’ai voulu donner du choix à la femme, élargir son vestiaire. C’est pour ça qu’il y a des tee-shirts de couleurs, des jeans, une petite robe noire à la Jacky O. Ce n’est pas une rupture, c’est aussi parce que j’ai envie que toutes les femmes puissent s’offrir quelque chose chez moi et que j’ai bien conscience que toutes ne peuvent pas acheter une robe de couture. Ces pièces-là sont plus abordables et c’était important pour moi.

HEROES: POURQUOI CE NOM?
Parce que ces femmes sont pour moi des héroïnes de l’Histoire. Parfois, les victimes deviennent des héros: quand on est capable d’en découdre avec le passé, de re-tisser son avenir comme elles ont su le faire. C’est pour ça qu’avec certains vêtements, j’ai aussi eu envie d’explorer l’univers des super-héros et de leurs grosses initiales, me demander ce que pourrait être le costume de super-héros africains. On retrouve le A majuscule de mon nom et de mon logo. C’est un clin d’oeil qui m’a amusé.

*Les photos des femmes Herero sont extraites du livre « Conflict and Costume » de Jim Naugthen.

 

Une sélection de la nouvelle collection est en vente en avant-première sur le site de LAGO54.
Elle mixe pièces « easy-to-wear » et pièces plus « couture ».

PROFESSIONNELS: pour des commandes, nous contacter à sales@lago54.com
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