Interview: Emmanuelle Courreges
Photos:
Atelier: Diego Asamoa (Accra / Ghana)
Photo d’ouverture: Sylvain Cherkaoui (à Lagos/ Nigéria)
Olivier Rimbon-Foeller (Paris)

 

Ses robes inspirées par les tuniques batakari – des blouses en kente traditionnellement portées par les hommes au Ghana-, rendent hommage à la Reine de l’ex-empire Ashanti (actuel Ghana), une femme puissante et inspirante.
Bubu Ogisi, la styliste nigériane qui se cache derrière la marque I.AM.ISIGO, ex-étudiante chez ESMOD Paris, explique la genèse de cette collection ultra-contemporaine, où l’oversized et le texturé revisitent les codes de la féminité.

 

LES ROBES ET LES TUNIQUES I.AM.ISIGO QUE NOUS PROPOSONS SUR LE SITE TEMOIGNENT D’UN EPISODE EPIQUE DE L’HISTOIRE DU GHANA. QUELLE EST LE POINT DE DEPART DE CETTE COLLECTION?
Depuis que j’ai vécu au Ghana, je suis obsédée par plusieurs histoires, notamment celle de la Reine Ashanti Yaa Asantewaa, qui, en 1900, prit la tête d’une longue bataille contre les colons britanniques (NDLR: dite « la guerre du Trône d’or »). Ce qui prouve que dans l’Histoire – comme aujourd’hui-, les femmes africaines n’ont jamais été et ne sont pas des « mauviettes ». Par ailleurs, en découvrant les villages de tisserands de la région de Kumasi, dans le centre du pays, j’ai aussi découvert les histoires qui se cachent derrière la fabrication du « Nwentoma », qui signifie en langue ashanti « vêtement tissé ». Une légende raconte que c’est en découvrant une araignée tissant sa toile pendant des jours et des jours que, au 17ème siècle, deux frères de la caste des chasseurs, ont crée le métier à tisser qui permet aujourd’hui la fabrication des kente. Ma collection s’appelle « Modern Hunters » (chasseurs modernes) pour rendre hommage à ces hommes mais aussi parce que, comme marque de mode, nous sommes constamment «en chasse » de la prochaine tendance ou du look qui marquera les esprits.

Le moodboard de la collection « Modern Hunters » (document personel de la créatrice Bubu Ogisi)
En haut, à gauche, une rare image de l’ex-Reine de l’empire Ashanti et un extrait du discours qu’on lui attribue:
« Si vous, les hommes, n’y allez pas, nous les femmes, nous le ferons. J’appellerai mes camarades femmes. Nous nous battrons jusqu’à ce que la dernière d’entre nous tombe sur le champ de bataille ».

L’HISTOIRE RACONTE QUE LA REINE YAA ASANTEWA EMPRUNTA AUX HOMMES LEUR HABIT, NOTAMMENT LA TUNIQUE DITE BATAKARI ET QUE C’EST AINSI QU’ELLE PRIT LA TETE DE LA REBELLION ASHANTI DE 1900…
Oui, sa signature de combattante, c’était une longue blouse masculine fabriquée à partir d’un « nwentoma ». Ce vêtement lui a permis d’effacer son identité de femme pendant les combats et de se protéger, grâce à la texture un peu épaisse du tissu. Avec cette collection de robes et tuniques, j’ai fait un focus sur le kente pour cette même raison. Il y a aussi ce côté « déchiqueté » dans le bas des robes, l’utilisation de couleurs fortes comme le rouge ou l’argent, métaphores du sang et du métal… Mais pour donner un côté plus sportif que guerrier à mes «chasseurs modernes », j’ai mélangé ces tissus traditionnels à d’autres, comme du coton ou de la soie ou des viscoses perforées qui rappellent les matières utilisées dans les vêtements de sport.

« Mes robes montrent que les règles peuvent être cassées
et que les femmes ne
 perdent pas en pouvoir
si elles ne s’habillent pas
de manière ostensiblement féminine ou sexy… »

QUE VOULIEZ-VOUS RACONTER AVEC CETTE COLLECTION?
Je voulais enseigner notre histoire africaine à travers le vêtement. Et puis, en tant que nigériane, dans un pays où le pouvoir des femmes n’est pas le sujet le plus en vogue, les tuniques et les robes de I.AM.ISIGO, inspirées par un vêtement d’homme traditionnellement réalisé par des hommes, peuvent aussi être perçues comme un signal: celui que les règles peuvent être cassées et que les femmes peuvent être fortes même vêtues de manière masculine. Qu’elles ne perdent pas en pouvoir si elles ne s’habillent pas de manière ostensiblement féminine ou sexy… Pour moi, l’essentiel de cette histoire, bien au delà de sa témérité dans la bataille qu’elle a conduit, c’est l’audace de cette Reine. Elle a été capable de guider des hommes plutôt irrespectueux des questions de genre, de les amener à résister avec elle, pour leur terre. Dans la mode aujourd’hui, il faut aussi beaucoup de courage pour rester fidèle à ce que l’on est et à ce en quoi on croit.

LA MODE A UNE DIMENSION POLITIQUE POUR VOUS…
Je crois, oui, que l’on peut redéfinir les règles, les codes, les diktats à travers les messages véhiculés par les vêtements. Par exemple, je suis obsédée par les pièces « oversized », surdimensionnées et je veux montrer aux gens qu’il y a un million de façons d’être sexy en portant ce type de vêtement ample. Les vêtements androgynes commencent à être un plus tendance en Afrique aussi….

VOUS AVEZ CREE VOS PROPRE NWENTOMA. COMMENT TRAVAILLEZ-VOUS AVEC LES TISSERANDS?
Chaque clan, chaque royaume, chaque région du Ghana a son propre « nwentoma ». Des motifs bien spécifiques sont « enchâssés » dans les bandes de tissages. Chaque ligne, chaque fil a sa propre signification. Alors nous aussi, nous avons crée le notre. Cela fait trois ans que je travaille avec ces tisserands, une quinzaine d’hommes dans la région de Kumasi. Il faut un rouleau de kente pour faire une robe et cela peut prendre entre 1 semaine et 1 mois selon la difficulté des motifs que l’on a choisi.

EC