Elle porte un nom prédestiné – Ebène-, comme si ce bois qu’elle aime tant travailler – « le fait qu’il faille en prendre soin » dit-elle, devait aussi être le témoin sinon le motif de ses retrouvailles avec le Congo, dont sa famille est originaire. Ex-étudiante à la prestigieuse école Boulle, la designer française SANDRINE EBENE DE ZORZI , créatrice de EBENE SAND, a travaillé dans les ateliers de restauration du Louvre ou pour la résidence d’artiste de la Fondation Pinault à Lens. Elle supervise chaque année de très nombreux chantiers d’aménagement, des appartements, des bureaux, des hôtels, dont elle crée le mobilier. Mais sa Kiti, la chaise en lingala, disponible sur commande sur LAGO54, est un projet plus personnel. Elle nous raconte ici l’histoire de cette création qui fascine tous ceux qui l’ont découverte.

VOUS REALISEZ AUJOURD’HUI DES INTERIEURS POUR LES PARTICULIERS ET DES PROJETS POUR DES ESPACES PRESTIGIEUX. COMMENT SONT NEES, DANS VOTRE IMAGINAIRE, CES CHAISES, LES KITI, QUE VOUS PROPOSEZ AUJOURD’HUI SUR COMMANDE?
J’ai toujours été attirée par le bois, c’est un matériau vivant et durable, j’ai toujours aimé son contact, le fait qu’il faille en prendre soin. La restauration de mobilier ancien m’a appris beaucoup sur cela. En même temps, l’idée que mon attrait pour le bois n’était pas étranger à mes origines congolaises me trottait dans la tête. Le Congo dispose d’une ressource en bois incroyable! La forêt Mayombe habite puissamment l’imaginaire des kinois, mais étrangement la filière bois n’est pas très développée en RDC (République Démocratique du Congo), hormis pour l’exportation. J’ai voulu me rendre sur place pour comprendre pourquoi. À Kinshasa, j’ai rencontré des menuisiers, j’ai vu des scieries et des ateliers, et j’ai été marquée par le sous-outillage et les conditions extrêmement précaires du travail artisanal. Ca m’a d’abord dépitée. Puis, je me suis dit que c’était peut-être, au contraire, une chance. Et je me suis lancée. La chaise a été le premier mobilier car c’est l’exercice de prédilection de tout designer. L’idée, c’était de faire un chaise en bois, et sans outils, ou plutôt les « mains libres » comme dit Michel Mwamba, l’ébéniste avec lequel je travaille à Kinshasa.

Très vite, j’ai eu devant les yeux, non pas cinq copies de DSW,
mais cinq objets un peu archaïques, cinq sculptures pré-design,
toutes différentes, avec les impacts des outils encore visibles
et l’aspect irrégulier du ponçage à la main.
C’était magnifique!

LA COQUE DES KITI RAPPELLE LES CELEBRES CHAISES DSW DE CHARLES EAMES. QU’AVIEZ-VOUS ENVIE DE RACONTER EN JOUANT AVEC UN DES GRANDS MYTHES DU DESIGN INTERNATIONAL?
J’avais envie de travailler dans une sorte de no-design. Je suis arrivée avec une coque DSW et cette question: comment réaliser une copie en utilisant les matériaux et les savoir-faire locaux? Ce qui m’intéressait était l’écart que l’on obtiendrait entre l’original – un canon du design moderne américain- et les copies. Nous avons engagé la discussion là-dessus avec Michel Mwamba. Quand la première coque en kambala a été réalisée j’ai tout de suite trouvé ça génial. Très vite, j’ai eu devant les yeux, non pas cinq copies de DSW, mais cinq objets un peu archaïques, cinq sculptures pré-design, toutes différentes, avec les impacts des outils encore visibles et l’aspect irrégulier du ponçage à la main. C’était magnifique. De retour à Paris, une galerie belge m’a proposé d’exposer une coque aux puces du design de même qu’un lot de piétements Friso Kramer. L’ensemble était parfait, la kiti makasi était née!

Créer sans outils,
dans un rapport pré-technique aux choses pourrait-on dire,
ça m’intéressait vraiment.
Pour retrouver l’âme de la forêt
par le travail de l’artisan et de ses « mains libres »

VOTRE CHAISE, INSPIREE PAR UN MODELE ICONIQUE DU DESIGN CONTEMPORAIN, POSE AUSSI LA QUESTION DE L’INSPIRATION ET DU SOURCING, QUAND ELLE S’APPLIQUE A L’AFRIQUE NOTAMMENT. ON LE SAIT, D’INNOMBRABLES ARTISTES OCCIDENTAUX ONT TROUVE LA LEUR SUR LE CONTINENT NOIR: ETAIT-CE AUSSI POUR VOUS UNE MANIERE D’INTERROGER NOTRE RAPPORT AUX SOURCES? 
L’intérêt pour les arts premiers a été présent chez bon nombres d’architectes ou de designers modernes. Jean Prouvé a même travaillé à Brazzaville. Et ce qui est intéressant, c’est de voir comment son architecture, son design, sa réflexion, se déplacent au contact de milieux nouveaux. Mais la dimension coloniale de tout cela m’intéresse finalement moins que la dimension culturelle, celle de l’échange et de la transmission. Il y a un film qui m’inspire beaucoup, c’est le documentaire de Chris Marker « Les statues meurent aussi », qui explique bien comment l’apport de la technique par la colonisation, a tué l’art africain. C’est pour cela que créer sans outils, dans un rapport pré-technique aux choses pourrait-on dire, ça m’intéressait vraiment. Pour retrouver l’âme de la forêt par le travail de l’artisan et de ses « mains libres ».

CONTINUEZ-VOUS A TRAVAILLER AVEC CET ATELIER?
Nous réalisons des prototypes pour des futurs tables, des tabourets, des repose-têtes aussi! Mais l’exigence de qualité et de durabilité, ainsi que les contraintes économiques ne nous permettent pas aujourd’hui de produire au Congo. Michel Mwanda, avec qui je travaille là-bas, était un ébéniste d’état il y a plusieurs année, il avait un grand atelier. Malheureusement, celui-ci a brûlé et il travaille aujourd’hui de manière beaucoup plus modeste. Quand je vais à Kinshasa, je viens avec de nouvelles idées, je lui montre des photos, on choisit notre bois, et on travaille sur la matière directement. Il n’y a pas de travail à distance ou alors une fois que tout est calé, et les prototypes me sont expédiés par avion. Quand ils arrivent à Paris, je travaille à différentes finitions, différents piétements pour les chaises. Pour la kiti par exemple, j’ai fait faire plus d’une douzaine de prototypes avant de choisir celui qui servirait de modèle pour les exemplaires destinés à la vente. Il aura fallu trois ans de travail pour que je puisse produire les premières chaises. Aujourd’hui, je fonctionne toujours à la commande, mais le process est en place. Je peux répondre à des demandes plus importantes, et les délais de deux à trois mois sont tenus.

VOUS TRAVAILLEZ AVEC DES ESSENCES DE BOIS TRES VARIEES: COMMENT LES SELECTIONNEZ-VOUS?
Les bois que nous utilisons doivent tous avoir une provenance garantie, la traçabilité est importante. Le Kambala (ou Iroko, un bois durable) et le Tola sont toujours mes bois de prédilections mais nous avons diversifié nos propositions. Suite à une commande, on m’a demandé si je pouvais réaliser une Kiti Makasi avec des bois européens. Dans la logique d’échanges et de transmission propre à Ebene Sand je me suis dit: « pourquoi pas? ». Ça peut aussi aller dans ce sens là. C’est ainsi que j’ai réalisé et que je propose aujourd’hui des Kiti en noyer, en chêne, en merisier ou en orme…

QUI SONT AUJOURD’HUI VOS CLIENTS?
Ce sont principalement des particuliers, des européens amoureux de l’Afrique, ou alors issus de la diaspora africaine.