Interview: Emmanuelle Courreges

Vu le nombre de soutiens quelle a reçu, elle pourrait se le permettre! Mais la créatrice de mode ivoirienne Loza Maléombho n’a pas envie de faire le buzz – ou plutôt, de l’alimenter. Que l’équipe créative de la superstar Beyoncé se soit inspirée de son travail (une photo de Daniel Sery, où Loza met en scène Loza pour le label Saint-Heron, de Solange… Knowles, tiens tiens…) pour la cover du fameux September Issue du Vogue US, cela n’aura désormais échappé à personne. On pourrait jaser sur le procédé, on préfèrera ici saluer l’univers inspirant d’une jeune créatrice, basée à Abidjan, en Côte d’Ivoire, qui accumule les talents.

Du 07 au 10 septembre 2018, Loza Maléombho présentera à Paris, sur le stand de LAGO54, sur l’espace central et évènementiel de FAME, au coeur du salon WHO’S NEXT?, non seulement sa nouvelle collection SS19 mais aussi sa série photographique, les ALIEN EDIT.

Rencontre avec une femme inspirée et inspirante, qui de Rio (où elle a grandi) à New-York (où elle a fait ses études) en passant par Abidjan (où elle vit), bouscule les rétines et secoue les conventions.

 

QU’AVEZ-VOUS VOULU RACONTER, EN VOUS METTANT EN SCENE DANS VOTRE SERIE « ALIEN EDITS », DONT LE SALON WHO’S NEXT? EXPOSERA DIX TABLEAUX A LA RENTREE?

« Alien Edits” est une série de selfies traversés par une conscience sociale et culturelle. Celle-ci à pour but de lutter contre le racisme, les stereotypes culturels, religieux, sexistes… qui, tous, causent un sentiment d’aliénation à leurs victimes. L’étincelle s’est produite quand, aux Etats-Unis, en 2014, le grand jury a déclaré Darren Wilson non coupable dans l’affaire Mike Brown, ce jeune Afro Américain tué par le policier. Cette décision a suscité un désespoir profond au sein de la communauté Afro-Américaine et l’instant de la décision, alors que j’étais au même moment aux Etats-Unis, à été très dur personnellement.  Je me suis sentie profondément dévalorisée, aliénée même. J’avais besoin d’éradiquer rapidement ces sentiments, à la fois pour moi et pour toute personne comme moi, en cultivant l’exact opposé: la fierté et l’auto-validation. Depuis, « Alien Edits » est devenu un moyen de réagir aux événements actuels, de célébrer les diversités, les traditions culturelles et de communiquer avec les gens de ma génération.

 

LE SELFIE EST LE MIROIR MODERNE. QUEL EST SON ROLE EXACT DANS CETTE SERIE – IL EST REPARATEUR?

L’ironie de ce projet qui, a première vue, se focalise sur le selfie, c’est qu’il a un sens profondément communautaire et social. On qualifie volontiers notre génération « d’obsédée du selfie », ce qui en soit est un stéréotype. Mon intention, c’était justement de défier cette idée, en jouant avec les paradoxes. Le selfie est « narcissique »? Pourtant, ici, on célèbre la beauté et la diversité de plusieurs cultures et de plusieurs communautés. Je pense qu’il y a de quoi remettre en cause nos préjugés. 

LA SERIE PRESENTEE SUR LE SALON WHO’S NEXT? EST UNE ODE AUX CULTURES AFRICAINES. MAIS PETIT A PETIT, D’AUTRES REFERENCES, D’AUTRES CULTURES ONT FAIT LEUR APPARITION DANS VOTRE TRAVAIL.

Naturellement. C’était pour moi le moyen de me cultiver sur ma propre culture ainsi que sur celles d’autres pays Africains. Je suis Ivoiro-Americaine mais avec des origines et influences très diverses: centrafricaines, tchadiennes, corses, mais aussi peules et bororos du côté de mon père et ghanéennes et ivoiriennes du côté de ma mère. Je suis née au Brésil et j’ai grandi entre la Côte d’Ivoire et les Etats Unis. En plus de cela, j’ai beaucoup voyagé, alors s’il y a une chose qui est inévitable, c’est qu’à partir d’un moment tu ne te sens plus exclusif à une seule appartenance culturelle. D’autant qu’on te le rappelle constamment: lorsque je suis en Côte d’Ivoire on me dit « Ah l’américaine » et lorsque je suis aux Etats-Unis on me dit « The African designer » so « guess what? » (NDLR: « tu sais quoi? ») : j’ai choisi de ne pas choisir, de me ré-approprier mon image et de célébrer cette diversité dans mes oeuvres et dans mon travail. 

« Mes collections sont pour moi comme des performances qui, au final,
ont ou doivent avoir un impact social »

EN MODE AUSSI, LA CULTURE TRAVERSE VOTRE CREATION. LES ORS DES AKAN, LES PAGNES BAOULE, LES MATIERES ORGANIQUES DES ZAOULI: LE PATRIMOINE IVOIRIEN EST TRES PRESENT DANS LE VESTIAIRE QUE VOUS PROPOSEZ AUX FEMMES. LA MODE EST-ELLE POUR VOUS UN MOYEN DE RE-VIVIFIER UN HERITAGE CULTUREL, DE VALORISER DES IDENTITES MENACEES PAR LA MONDIALISATION, OU L’ESTHETISME INHERENT A CES CULTURES TRADITIONNELLES EST-IL SEUL, LE GUIDE, DE VOTRE CREATION? 

C’est exactement cela! Re-vivifier et revaloriser l’identité culturelle. C’est une manière d’inciter les africains et plus particulièrement les ivoiriens à se ré-approprier leur culture. C’est aussi une manière de construire un pont avec l’Amérique et plus particulièrement la communauté afro-américaine pour leur faire découvrir et les initier à leur culture originelle. Mes créations sont aussi traversées par une influence urbaine, moderne et futuriste qui me vient du temps que j’ai passé dans la ville de New-York. Mes collections sont pour moi comme des performances qui, au final, ont ou doivent avoir un impact social. 

IL EST PARFOIS DIFFICILE, POUR UN NON-INITIE, DE SAISIR LA FORCE OU LE SENS D’UN HOMMAGE CULTUREL. QUAND VOUS FAITES UNE VESTE EN DENIM AVEC DES MANCHES EN RAPHIA, PEU DE GENS PERÇOIVENT LA REFERENCE AUX CULTURES ZAOULI DU NORD DE LA COTE D’IVOIRE. DE MEME, QUAND LES LECTEURS DECOUVRENT LA PHOTOGRAPHIE DE BEYONCE EN COUVERTURE DU VOGUE US, INSPIREE PAR UNE PHOTO DE VOUS LA TETE ORNEE D’UNE COURONNE DE FLEURS, BEAUCOUP EVOQUENT FRIDA KAHLO. DE VOTRE COTE, CE SONT DAVANTAGE LES SURMA DE LA VALLEE DE L’OMO, EN ETHIOPIE, DONT VOUS AVEZ VOULU CELEBRER LA FORCE CREATIVE. QUE VOUS INSPIRENT CES DOUBLES LECTURES D’UNE OEUVRE, VOUS QUI ETES A LA CROISEE DES CULTURES ET DES CONTINENTS?

Ce sont des sentiments mitigés. D’un côté, l’apogée de la créativité, selon moi, c’est d’arriver à extérioriser quelque chose d’aussi abstrait que l’intuition et de la faire percevoir aux autres. Il y a, certes, des limites à cette communication, parce que chacun est libre de son interprétation, celle-ci étant influencée par des contextes et des réalités très différentes. En même temps, on peut estimer, comme je le pense, que ces différentes interprétations, donnent à l’oeuvre de nouvelles dimensions. N’est-ce pas l’aspiration de tout artiste que de pouvoir interagir émotionnellement avec son audience et, par l’intermédiaire de ses oeuvres, de susciter une réaction autant chez les adeptes que chez les non-adeptes? Je pense que c’est ainsi que l’on influence la culture, en ouvrant la porte à une communication fluide tout en titillant l’inspiration des autres, des plus désintéressés aux plus célèbres! (clin d’oeil de Loza)