Interview: Emmanuelle Courreges
Photographe: Anna Stathaki

Un hôtel de luxe aux Maldives, des éditeurs de mobilier, des architectes d’intérieur, des grands magasins londoniens: tous succombent aux imprimés de cette jeune créatrice de textiles. Rencontre avec une femme engagée et visionnaire.

VOUS ETES D’ORIGINE NIGERIANE, VOUS AVEZ GRANDI EN ALLEMAGNE ET VOUS VIVEZ AUJOURD’HUI A LONDRES. DE QUELLE MANIERE CE METISSAGE CULTUREL INFLUENCE T-IL VOTRE CREATIVITE?
Les cultures nigérianes et allemandes ont toutes les deux des traditions visuelles très fortes. Je suis autant influencée par les tissus en adire, une technique d’impression et de teinture nigériane que par l’architecture Bauhaus. D’un côté, il y a dans ma culture Yoruba, dans ses contes populaires, dans son style de vie quelque chose de très vivant, très animé. De l’autre, il y a dans le mode de vie allemand quelque chose de très structuré, très franc, très direct, qui m’a enseigné une certaine discipline. Ma chance, c’est de vivre depuis presque 20 ans à Londres, une ville tellement ouverte à la diversité, que cela m’a permis non seulement de prendre conscience de la richesse de ce métissage culturel, mais aussi de le vivre et de le « traduire » pleinement.

« Mon objectif?
Introduire le design africain contemporain dans des intérieurs luxueux partout dans le monde »

PLUSIEURS DE VOS COLLECTIONS DE TISSUS PORTENT DES NOMS INSPIRES PAR LA CULTURE NIGERIANE, COMME « ODI » OU « ALURO ». DE QUELLE MANIERE LE NIGERIA VOUS INSPIRE T-IL?
J’utilise des noms Yoruba pour mes créations. Cela reflète qui je suis puisque mes parents sont tous les 2 des Yoruba, de l’Etat d’Ogun. J’ai l’habitude d’y retourner une fois par an. Quand je suis en Afrique, tout ce que je vois autour de moi me donne des idées. Le goût des couleurs, je le revendique, c’est un héritage nigérian, peut-être même particulièrement lié aux vêtements traditionnels des Yoruba… A chaque fois que je suis sur place, je travaille sur de nouvelles matières qui inspirent mes nouvelles collections. Introduire le design africain contemporain dans des intérieurs luxueux partout dans le monde et ainsi changer la perception que certains peuvent encore avoir du design africain, c’est mon objectif principal.

« Je suis dingue des architectures brutalistes que l’on voit un peu partout en Afrique de l’Ouest, à Lagos, à Abidjan et que beaucoup de gens, par méconnaissance, n’apprécient pas à leur juste valeur »

CERTAINS TISSUS DE VOTRE COLLECTION « FALOMO », SONT INSPIRES PAR L’ADIRE, UNE TECHNIQUE D’IMPRESSION ET DE TEINTURE NIGERIANE. DANS LE MEME TEMPS, VOUS AVEZ AUSSI ETE INSPIREE PAR CE QUE L’ON APPELLE LE « modernisme tropical», CES ARCHITECTURES OUEST- AFRICAINES DES ANNEES 1940 A 1970. CELA CREE UNE SORTE DE « CONFRONTATION » ENTRE LA DOUCEUR, LA VOLUPTE DES IMPRIMES ET L’AUSTERITE DES LIGNES INSPIREES PAR CES MONUMENTS. QUELS EFFETS VOULIEZ- VOUS CREER?
Si mes précédentes collections faisaient la part belle au wax, pour deux de mes collections, Falomo et Eko Eclipse, j’ai utilisé une ré-interprétation de l’adire. En base de coussin, cela crée quelque chose de doux et subtil en même temps que ça apporte comme une « texture ». Le «modernisme tropical », cela fait longtemps que j’avais envie de le célébrer et de le ré-interpréter dans mes imprimés. Je suis dingue de ces architectures , de ce style que l’on peut voir un peu partout à travers l’Afrique, et que beaucoup de gens, par méconnaissance, n’apprécient pas à leur juste valeur.

CI-DESSOUS, les collections de tissus EVA SONAIKE inspirées par l’adire et les monuments brutalistes du continent africain
De gauche à droite et de haut en bas:
Aluro Yellow, Odi Grey, Okuta Purple
Iri Purple, Okuta Copper, Iri Blue

QUELS SONT LES MONUMENTS AFRICAINS QUI VOUS ONT LE PLUS INSPIREE?
Il n’y a pas un monument en tant que tel mais plutôt cet urbanisme ouest-africain des années 40 à 70 d’une manière générale. J’ai toujours été fascinée par ce style brutaliste. J’aime particulièrement l’université d’Ibadan et le Tinubou Square à Lagos mais j’ai aussi vu beaucoup d’images de l’architecture moderniste à Abidjan, en Côte d’Ivoire, qui m’ont beaucoup inspirée. J’ai fait beaucoup de recherches sur le travail de Maxwell Fry and Jane Drew* en Afrique de l’Ouest.  J’avais envie de transmettre cette passion et c’est comme ça que Falomo est né.

VOTRE PRINCIPALE MISSION – C’EST AINSI QUE VOUS DEFINISSEZ VOTRE MARQUE- , C’EST D’APPORTER DE LA COULEUR DANS LA VIE, DONC DANS LA MAISON. VOUS ETES AUJOURD’HUI PRINCIPALEMENT DISTRIBUEE EN GRANDE-BRETAGNE, DANS DES BOUTIQUES PRESTIGIEUSES, DES ARCHITECTES D’INTERIEUR UTILISENT VOS TEXTILES D’AMEUBLEMENT, CONSEILLENT VOS ACCESSOIRES DE DECORATION… EST-CE QUE NEANMOINS VOUS TROUVEZ QUE C’EST DIFFICILE D’APPORTER DE LA COULEUR DANS LES MAISONS EUROPEENNES?
L’Angleterre a longtemps été notre plus gros marché mais aujourd’hui, nous sommes autant distribués aux Etats-Unis qu’en Australie, en Afrique ou ailleurs en Europe, toujours sur des marchés haut de gamme. Apporter de la couleur dans une maison est un challenge un peu partout! Peut-être l’Australie est-elle un peu plus ouverte… Mais d’une manière générale, même en Afrique, les gens ont tendance à opter pour des choses rassurantes dans leurs intérieurs. Mais nous avons des offres pour chacun… Notre collection Falomo, par exemple est très douce, avec des couleurs très élégantes. La couleur peut s’inviter de manière très subtile dans une maison…

*Dans les années 40, l’architecte britannique Edwin Maxwell Fry (proche de Le Corbusier et Pierre Jeanneret) et son épouse ont dessiné et façonné de nombreux bâtiments en Afrique de l’Ouest anglophone, en particulier au Nigéria et au Ghana.

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