Interview: Emmanuelle Courreges
Photos: Véronique Chalier ( à Nairobi, Kenya)

Un petit accent suédois, les mains qui parlent massaï, le coeur en bandoulière…. comme celles qu’elle crée depuis 8 ans à Nairobi, avec un atelier d’exception, pour sa marque de maroquinerie, BUSH PRINCESS. Celle que ses proches appellent affectueusement Lotti, nous raconte cette belle histoire de mode, pleine de sens, tradi et trendy.

VOUS VIVEZ A NAIROBI DEPUIS PRESQUE 10 ANS: COMMENT EST NEE BUSH PRINCESS?
Cela faisait longtemps que je voulais créer des sacs. Je les collectionne depuis toujours et je savais faire des patrons mais, de mon côté j’avais un métier d‘agent très prenant et de l’autre, mon mari, qui était à l’époque créative director d’une marque de maroquinerie ne voulait pas me laisser empiéter sur sa créativité (rires). Quand je suis arrivée à Nairobi, j’ai découvert qu’il y avait beaucoup de marques de sacs mais toutes étaient très, trop, beaucoup trop « ethniques » à mon goût. J’aime beaucoup les perles, mais pas quand il y en a trop… Surtout, j’ai réalisé qu’alors que beaucoup de gens sont toujours un peu suspicieux sur les produits réalisés en Afrique, il y avait en réalité une grande qualité de réalisation.  Non seulement il y a des savoir-faire formidables, un artisanat incroyable que j’avais très envie de valoriser, mais j’ai aussi voulu montrer que les femmes Massaï sont extrêmement minutieuses et que leur travail est d’une rare exigence. C’est ainsi que Bush Princess est née, en 2009.

« Si beaucoup de gens sont toujours un peu suspicieux sur les produits réalisés en Afrique, j’ai découvert des artisans et notamment les brodeuses de perles Massaï, d’une rare exigence » 

SUR VOTRE MOODBOARD, IL Y A LA FOIS DES IMAGES D’INES DE LA FRESSANGE, DES PAYSAGES KENYANS, UNE RUE DE NEW-YORK OU DES PARURES MASSAI. D’OU VOUS VIENT VOTRE INSPIRATION?
La femme Bush Princess est une voyageuse, qui peut un jour être à Paris, un autre dans le bush, au Kenya. Elle peut-être autant casual que sophistiquée. Ce sont mes voyages à l’intérieur du pays, mais aussi en Inde où je vais très souvent, qui m’inspirent, notamment pour les couleurs. Pour les formes, j’essaie de proposer des choses assez diverses, qui puissent répondre à tous les modes de vie. A ceux des femmes qui vivent à Nairobi, où j’ai un corner dans une boutique, comme à ceux de celles qui vivent en Europe. Beaucoup sont des voyageuses, c’est pour ça qu’il y a des sacs « mains libres », en bandoulières, des sacs de voyage, beaucoup de modèles de pochettes.. Mais il y a aussi des sacs du soir, brodés par des femmes Massaï, comme le modèle Saskia.

PLUSIEURS DE VOS SACS, ET NOTAMMENT LES MODELES KENYA ET LAIKIPIA SONT JUSTEMENT BRODES DE PERLES. COMMENT TRAVAILLEZ-VOUS AVEC CES ARTISANES?
Quand je suis arrivée, il y a 10 ans, il y avaient des ateliers à Nairobi où des femmes Massaï travaillaient pour d’autres marques de mode, dont celle d’une amie à moi. Ca leur arrivait aussi de venir chez elle, et aujourd’hui, elles viennent aussi chez moi. Elles ne vivent pas à Nairobi, mais à 1 h de la ville, dans la région de Ngong Hills, pas loin de la frontière tanzanienne.  Deux jours par semaine, elles passent à l’atelier puis repartent avec le travail à réaliser. C’est une organisation qu’elles souhaitaient et qui leur convient car cela leur permet de gérer leur vie, leur famille, le bétail… Ces jours-là, l’atelier leur confie des pièces de cuir coupées mais non encore cousues. Moi, je leur donne une sélection de perles, en fonction des couleurs de cuirs. Nous discutons ensemble des motifs, avec les membres de l’atelier qui font la traduction entre le Kiswahili et la langue massaï, mais elles sont libres de leurs dessins. Elles ont un tel sens des couleurs que c’est toujours une bonne surprise. Puis, elles rentrent chez elles pour la réalisation et reviennent avec le travail fini, prêt à être assemblé.

«Les femmes Massaï ont un tel sens des couleurs
que leurs créations sont toujours une bonne surprise » 

VOUS PARLEZ DE CUIRS. BUSH PRINCESS UTILISE PRINCIPALEMENT DEUX QUALITES DE CUIRS, DES SUEDES ET DES CUIRS GRAINES. D’OU VIENNENT -ILS?
Ils sont entièrement made in Kenya, puisque les cuirs sont issus de vaches locales. Mais si autrefois il y a avait une grosse industrie du cuir, il ne reste qu’une grande tannerie à Nairobi, qui est aujourd’hui tenue par des Indiens et avec laquelle je collabore depuis maintenant dix ans. On regarde ensemble les couleurs Pantone, des photos, mon moodboard et un mois plus tard, ils me livrent un premier grand rouleau. Je suis aujourd’hui leur plus gros client

BUSH PRINCESS EST DONC 100% MADE IN KENYA?
Fabriqué, oui… Tout est réalisé ici.  Même le laiton des sacs est un laiton recyclé par des ateliers de Kibera, l’un des plus grands bidonvilles d’Afrique. J’ai cinq fournisseurs différents et l’on « tourne ». Il n’y a que les perles qui viennent d’ailleurs, de Tchécoslovaquie. Ce n’est pas un choix personnel, les Massaï euxmême achètent ces perles depuis longtemps.

SEPT PERSONNES COMPOSENT AUJOURD’HUI VOTRE ATELIER. POUVEZ- VOUS NOUS LES PRESENTER?
Oui, il y a Samuel, le chef d’atelier, qui réalise les patrons avec moi. C’est le plus ancien de mes collaborateurs. Il est là depuis les débuts de Bush Princess et c’est lui qui supervise le bon déroulé de la production. Dorothy, David, Paul et Josephat s’occupent de la confection, des coupes et des finitions. Certains sont aussi plus spécialisés dans les impressions sur les cuirs. C’est un atelier très « socialiste » (rires) en ce sens que je les encourage à être très autonomes, à prendre des responsabilités, à choisir les nouveaux fournisseurs.

VOUS VOUS AVEZ LONGTEMPS TRAVAILLE DANS LA MODE, A PARIS, CHEZ ZAPA ET CACHAREL PARMI D’AUTRES. QU’EST-CE QUE CETTE EXPERIENCE APPORTE COMME PLUS VALUE A LA MARQUE BUSH PRINCESS?
Cette expérience parisienne m’a appris l’essentiel: comment construire une collection et surtout comment la renouveler. Quand on a trouvé les bons basiques, on peut jouer à l’infini avec les couleurs et les styles. Le plus important est de se renouveler, d’essayer, de chercher de nouvelles idées, que ça marche ou pas. J’ai acquis à Paris une expérience, mais peut-être aussi le courage de me lancer.

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